least

laboratoire écologie et art pour une société en transition

ECSCo

Depuis 2023, least est impliqué dans ECSCo, un projet de recherche transdisciplinaire lancé par la HES-SO, en collaboration avec l’HEPIA, la HEAD – Genève et l’Office cantonal de l’agriculture et de la nature (OCAN).

Cette recherche a pour but d’évaluer les communs du Parc Rigot via des actions déjà menées et de développer la gestion à long terme du lieu par la nouvelle communauté́ usagère (IHEID, Collège Sismondi, centre d’hébergement collectif CHC, Rigot Hospice général, etc.).

L’équipe de recherche analysera les processus communs de planification et les impacts des actions menées dans la zone du parc, et impliquera directement les usager·ère·x·s dans la définition des services attendus et la création d’outils adaptables, par le biais d’ateliers participatifs notamment.

De plus, le projet cherchera à élaborer des pistes méthodologiques critiques pour essaimer ces expériences à d’autres espaces et quartiers du territoire du Grand Genève dans le but de favoriser le développement d’une ville vivante et viable.

étapes en cours

Avec l’aide d’expert·e·x·s et de chercheur·euse·x·s, nous analysons le contexte environnemental et anthropologique du Parc Rigot, nous concentrant sur des actions passées de soutien, de protection et d’entretien des communs du parc. Dès les premières réunions entre les entités impliquées, il est apparu nécessaire de construire un vocabulaire commun et continu afin de mieux cerner les thèmes clés et les perspectives partagées du projet.
Inspirés par ce travail d’analyse et de recherche, nous construisons à présent le vocabulaire du projet en portant une attention particulière à l’inclusion de la dimension plus qu’humaine. Ce travail nous permet de sélectionner, de questionner et d’élargir le sens de certains concepts, tels que le sous-sol, le rythme des végétaux, la cohabitation interhumaine et interespèces et les biens communs.

à venir

Chaque entité impliquée organisera plusieurs activations (enquêtes, ateliers, performances artistiques, etc.) qui révéleront différents aspects des communs du lieu, et inviteront les communautés gravitant autour du Parc Rigot et les usager·ère·x·s à les tester de manière sensible et incarnée, renforçant ainsi leur interconnexion et leur participation au processus d’évaluation.
Ces expériences seront reprises dans une série de publications interdisciplinaires qui rythmeront l’avancée du projet et élargiront la réflexion théorique et de terrain sur la question des communs et de leur gestion à long terme.

médias

Ô noble Vert

La « Ignota Lingua » de Hildegarde de Bingen.

Intimité entre étrangers

Les lichens nous parlent d’un monde vivant dans lequel la solitude n’est pas une option viable.

Ô noble Vert

Ô noble Vert, enraciné dans le soleil
et brillant d’une sérénité limpide,
dans le cercle d’une roue tournante
qui ne peut contenir toute la magnificence de la terre,
vous Vert, vous êtes enveloppé d’amour,
embrassés par le pouvoir des secrets célestes.
Tu rougis comme la lumière de l’aube
tu brûles comme les braises du soleil,
Ô nobilissima Viriditas.

Ce magnifique hymne à la puissance créatrice du vert est une réponse écrite et mise en musique à l’œuvre de l’un des esprits les plus brillants de l’Europe médiévale : Hildegarde de Bingen, une sainte et mystique chrétienne qui vivait en Rhénanie au début du XIIe siècle. Dixième fille d’une famille noble, Hildegarde est très tôt secouée par des visions et des migraines, raison pour laquelle elle est destinée au couvent dès l’âge de treize ans. Ce n’est qu’à l’âge de quarante-trois ans qu’elle avouera et décrira publiquement ses visions, poussée par un ordre divin ; quelques années plus tard, elle fondera le monastère de Bingen, dont elle sera l’abbesse.

Les mérites d’Hildegarde sont innombrables : elle est la première compositrice occidentale dont nous ayons un témoignage écrit, et son œuvre musicale est la plus substantielle de l’époque à laquelle elle a vécu à nous être parvenue. Elle fut une excellente naturaliste : son puissant traité Physica comprend 230 chapitres sur les plantes, 63 chapitres sur les éléments, 63 chapitres sur les arbres, et bien d’autres sur les pierres, les poissons, les oiseaux, les reptiles ou encore les métaux, enrichis d’indications sur leurs propriétés médicinales : pour cette raison, certains la considèrent comme la fondatrice de la naturopathie. Ses homélies et ses discours, empreints d’un vitalisme révolutionnaire inconnu de la pensée ecclésiastique de l’époque, ont été encouragés et même publiés avec le soutien de puissants papes et prélats tels que Bernard de Clairvaux – un fait tout à fait exceptionnel dans le contexte profondément misogyne de l’Europe médiévale.

Hildegarde rencontre cependant une difficulté dans la description de ses visions : « Dans mes visions, on ne m’a pas appris à écrire comme les philosophes. De plus, les mots que je vois et que j’entends ne sont pas comme les mots du langage humain, mais sont comme une flamme brûlante ou un nuage qui se déplace dans l’air clair. » Comment transmettre l’indicible ? Comment donner voix à des concepts nouveaux, inconnus des théologiens et des sages de l’époque ? Comment critiquer la structure même de la pensée actuelle ? Hildegarde ne choisit pas la facilité, mais décide d’inventer une véritable nouvelle langue, à laquelle elle donne le nom d’Ignota Lingua et qui est considérée comme l’une des premières « langues artificielles » jamais créées (Hildegarde est d’ailleurs considérée comme la patronne des locuteurs de l’espéranto). Il s’agit d’un glossaire de 1011 mots, pour la plupart transcrits en latin et en allemand médiéval avec l’aide d’un scribe.

Image: Hildegarde de Bingen, La hiérarchie des anges, Manuscrit de la sixième vision des Scivias.

Parmi de nombreuses inventions linguistiques merveilleuses, le concept de viriditas revient dans ses écrits. L’universitaire Sarah L. Higley tente une traduction : « La viriditas, “verdure”, “pouvoir verdoyant” ou même “vitalité”, est associée à tout ce qui participe de la présence vivante de Dieu, y compris la nature en fleurs, la sève même (sudor, “sueur”) qui remplit les feuilles et les pousses. Il est (…) étroitement associé à l’humiditas, l’humidité. Hildegarde écrit (…) que “la grâce de Dieu brille comme le soleil et envoie ses dons de manière variée : une manière en sagesse (sapientia), une autre en viridité (uiriditate), une troisième en humidité (humiditate) ». Dans sa lettre à Tenxwind, elle compare la beauté virginale de la femme à la terre, qui exhale (sudat) la verdure ou la vitalité de l’herbe. L’aridité, en revanche, représente l’incrédulité, le manque de spiritualité, l’abandon des vertus dans leur verdeur : ce qui se fane et se consume au moment du Jugement.

Pour le regard intérieur de la mystique naturaliste, capable de scruter l’invisible dans le visible, toute la création est un flux de sève verte divine et jaillissante. Hildegarde attachait une grande importance à la couleur verte, symbole de vigueur, de jeunesse, de puissance de création, d’efflorescence, de fructification, de fécondation et de régénération. Célébrer le vert pour Hildegarde, c’est reconnaître que nous faisons partie d’un tout, sans séparation, et sert à maintenir la cohésion entre l’âme et le corps. Cette pensée radicale nécessite de nouveaux mots, de nouvelles façons de penser : inventer une langue est un geste qui permet de croire que tout peut être remis en question, tout peut être imaginé à partir de nouveaux postulats.

Voici une sélection du chapitre sur les arbres de l’Ignota Lingua : une invitation à tout (re)penser, en commençant par les mots les plus courants.

Lamischiz — SAPIN

Pazimbu — NÉFLIER

Schalmindibiz — AMANDE

Bauschuz — ÉRABLE

Hamischa — AULNE

Laizscia — TILLEUL

Scoibuz — BUXE

Gramzibuz — CHÂTAIGNIER

Scoica — CHARME

Bumbirich — NOISETIER

Zaimzabuz — COING

Gruzimbuz — CERISE

Culmendiabuz — CORNOUILLER

Guskaibuz — CHÊNE D’HIVER

Gigunzibuz — FIGUE

Bizarmol — FRÊNE

Zamzila — HÊTRE

Schoimchia — ÉPICÉA

Scongilbuz — FUSAIN

Clamizibuz — LAURIER

Gonizla — ARBUSTE?

Zaschibuz — PISTACHIER LENTISQUE

Schalnihilbuz — GENÉVRIER

Pomziaz — POMME

Mizamabuz — MÛRIER

Burschiabuz — TAMARIS

Laschiabuz — SORBIER

Golinzia — PLATANE

Sparinichibuz — PÊCHE

Zirunzibuz — POIRE

Burzimibuz — PRUNE

Gimeldia — PIN

Noinz — ÉPINE DU CHRIST

Lamschiz — SUREAU

Scinzibuz — GENÉVRIER SABINE

Kisanzibuz — COTONNIER

Vischobuz — IF

Gulizbaz — BOULEAU

Scoiaz — SAULE

Wagiziaz — SAULE

Scuanibuz — MYRTE

Schirobuz — ÉRABLE

Orschibuz — CHÊNE

Muzimibuz — NOYER

Gisgiaz — CROIX-DE-MALTE

Zizanz — ÉGLANTIER

Izziroz — ARBRE À ÉPINES

Gluuiz — ROSEAU

Ausiz — CIGÜE

Florisca — BAUME

Intimité entre étrangers

Couvrant près de 10 % de la surface de la Terre et pesant 130.000.000.000.000 tonnes – plus que l’ensemble de la biomasse océanique — ils ont révolutionné notre compréhension de la vie et de son évolution. Pourtant, peu de gens auraient parié sur cette espèce unique et néanmoins discrète : les lichens.

Il y a 410 millions d’années, les lichens étaient déjà présents et semblent avoir contribué, par leur capacité érosive, à la formation du sol de notre planète. Les premières traces de lichens ont été trouvées dans le gisement fossile de Rhynie, en Écosse, et datent du Dévonien inférieur — le stade le plus précoce de la colonisation des masses terrestres par des êtres vivants. Leur résistance a été testée au cours de diverses expériences : les lichens peuvent survivre sans dommage à un voyage dans l’espace, supporter une dose de radiation douze mille fois supérieure à une dose mortelle pour l’être humain, survivre à une immersion dans l’azote liquide à -195°C et vivre dans des zones désertiques extrêmement chaudes ou froides. Ils sont si résistants qu’ils peuvent même vivre pendant des millénaires : on a retrouvé un spécimen arctique de « lichen géographique » vieux de 8 600 ans, ce qui en fait le plus ancien organisme vivant découvert au monde.

Les lichens ont longtemps été considérés comme des plantes. Aujourd’hui encore, beaucoup les voient comme une sorte de mousse. Cependant, l’évolution technologique des microscopes au XIXe siècle a permis l’émergence d’une nouvelle découverte. Le lichen n’est pas un organisme unique, mais consiste plutôt en un système composé de deux êtres vivants différents, un champignon et une algue, unis au point d’être essentiellement indissociables. Peu de gens savent que le mot « symbiose » a été inventé précisément pour faire référence à l’étrange structure du lichen. Aujourd’hui, on sait que les lichens sont bien plus qu’une simple alliance entre un champignon et une algue. Il existe, en fait, une importante diversité d’êtres impliqués dans le mécanisme symbiotique, qui comprend fréquemment d’autres champignons, des bactéries ou des levures. Il n’est plus question d’un seul organisme vivant, mais bien d’un biome tout entier.

La théorie de la symbiose a longtemps été contestée, car elle mettait à mal la structure taxonomique de l’ensemble du règne du vivant telle que Charles Darwin l’avait décrite dans « De l’origine des espèces », c’est-à-dire un système « arborescent » composé de branches progressives. L’idée que deux « branches » (appartenant, de surcroît, à des règnes différents) puissent se croiser remettait tout en question. De façon significative, le fait que la symbiose fonctionne comme une coopération mutuellement bénéfique bouleversait l’idée selon laquelle tout processus d’évolution se fonde sur la compétition et le conflit.

La symbiose est loin d’être une condition minoritaire sur notre planète : 90 % des plantes, par exemple, sont caractérisées par la « mycorhize », un type particulier d’association symbiotique entre un champignon et les racines d’une plante. Parmi celles-ci, 80 % ne survivraient pas si elles étaient privées de leur association avec un champignon. De nombreuses espèces de mammifères, dont l’humain, vivent en symbiose avec leur microbiome : un ensemble de micro-organismes qui évoluent dans le tube digestif et permettent l’assimilation des nutriments. Il s’agit là d’une relation symbiotique très ancienne et spécifique : chez l’humain, la différence génétique du microbiome entre une personne et une autre est plus grande encore que leur différence génétique cellulaire. Pourtant, le succès évolutionnaire des relations symbiotiques ne se limite pas à ces données extraordinaires : il est essentiel à l’émergence de la vie telle que nous la connaissons, dans un processus que la biologiste Lynn Margulis a nommé « symbiogenèse ».

La symbiogenèse postule que les premières cellules sur Terre sont issues de relations symbiotiques entre des bactéries, qui se sont développées en organites responsables du fonctionnement cellulaire. Plus précisément, les chloroplastes — les organites capables d’effectuer la photosynthèse — sont issus de cyanobactéries, tandis que les mitochondries — les organites responsables du métabolisme cellulaire — proviennent de bactéries capables de métaboliser l’oxygène. La vie, semble-t-il, a évolué à partir d’une série de rencontres symbiotiques et, malgré de nombreux changements catastrophiques liés à la géologie, à l’atmosphère et aux écosystèmes de la planète à travers le temps profond, elle s’écoule sans interruption depuis près de quatre milliards d’années.

Plusieurs scientifiques tendent à interpréter la symbiose chez les lichens comme une forme de parasitisme de la part du champignon, car ce dernier retirerait davantage de la relation que les autres organismes. Ce à quoi le naturaliste David George Haskell, dans son livre « The Forest Unseen », répond : « Comme une agricultrice qui s’occupe de ses pommiers et de son champ de maïs, un lichen est une fusion de vies. Une fois l’individualité dissoute, le tableau des vainqueurs et des victimes n’a plus guère de sens. Le maïs est-il opprimé ? La dépendance de l’agricultrice vis-à-vis du maïs fait-elle d’elle une victime ? Ces questions sont fondées sur une séparation qui n’existe pas. » La coopération multi-espèces se trouve au centre même de la vie sur notre planète. Des lichens aux organismes unicellulaires en passant par notre vie quotidienne, la biologie nous parle d’un monde vivant dans lequel la solitude n’est pas une option viable. Lynn Margulis a décrit la symbiose comme une forme « d’intimité entre étrangers » au cœur même de la vie, de l’évolution et de l’adaptation.